C'était à Montréal en 2005. Laure Manaudou termine dernière des séries du 400 m. Philippe Lucas la tance : «Il m'a dit que je n'avais plus rien à perdre, que j'étais la dernière de la série, que j'étais la plus nulle.» A la ligne 8, la Française réalise un départ canon et décroche la médaille d'or en 4'06"44. L'orgueil et le talent ont encore prévalu. Depuis, elle n'a plus jamais perdu sur sa distance fétiche et a effacé des tablettes le record du monde mythique de Janet Evans en 4'02"13 à Budapest. Depuis, elle est devenue la sportive préférée des Français. Depuis, elle a ajouté huit médailles européennes. Depuis, elle a déménagé de Melun à Canet-en-Roussillon. Mais si tout a changé autour d'elle, le discours et la méthode de Philippe Lucas n'ont pas varié. Lui, les paillettes et le confort d'un statut, il ne connaît pas. Du «c'est de la merde» après la première course de son élève lors de la Coupe de France à Lyon au «elle doit être plus régulière à l'entraînement. Sinon, attention de ne pas prendre la porte dans la gueule», ces propos ne relèvent pas du simple verbatim pour journaliste en manque de petites phrases.
Philippe Lucas bouscule sa protégée, qui doit rester en éveil en permanence. Encore plus à Melbourne. Dès le premier jour, le dimanche 25 mars, Laure Manaudou part à la conquête du titre du 400 m. Et ses entrées dans les compétitions sont parfois poussives, à l'image de son élimination lors des séries du 400 m quatre nages du Championnat d'Europe à Budapest. Mais en Australie, la championne olympique pourra bénéficier d'un tour de chauffe avec le 200 m quatre nages. Et pour la suite, tout dépend de ce fameux premier jour. «Si elle se banane sur 400, elle arrête, ça ne sert à rien», a prévenu, début mars dans L'Equipe, Philippe Lucas. Et si elle ne se "banane" pas, elle devrait également être au départ des 200 m, 800 m, 1500 m, 50 m et 100 dos, 200 quatre nages et des relais 4x200 m et 4x100 m quatre nages. Soit neuf courses !
Ce menu très copieux comporte donc une inconnue liée au résultat du 400 m et des inconnues attenantes à des douleurs récurrentes à l'épaule et à des adversaires proches de son chrono de Lyon sur sa distance fétiche. Sur 400 m, la recordwoman du monde de Bucarest est intouchable, mais la Manaudou de Lyon avec ses 4'06"08 (meilleure performance mondiale de l'année) possède des rivales de taille, à l'instar des Américaines Kate Ziegler et Katie Hoff (1re en 4'5"75 et 2e en 4'5"83 des Championnats Panpacifiques en août 2006), de la championne d'Australie Linda McKenzie (4'6"79 en décembre) ou de la Polonaise Otylia Jedrzejczak, dauphine de la Française en 2005, qui revient après l'accident de voiture fatal à son frère.
Bien sûr, elle a des adversaires, une lapalissade. Bien sûr, elle a des jours "sans". Bien sûr, elle peut encore améliorer ses coulées ou ses départs. Mais une image glace les plus pessimistes. Souvenons-nous de ces lignes d'eau vides autour de la championne lors de son record du monde à Budapest. Souvenons-nous de sa réaction d'orgueil à Montréal à la ligne d'eau n°8. Souvenons-nous de son sourire et de sa sérénité en août. Et depuis, elle a ajouté à son mental inoxydable et à son endurance hors pair, une puissance accrue et une expérience digne des plus grands. Alors le «T'as bien nagé» de Philippe Lucas après son record du monde pourrait se transformer en «T'as très bien nagé».

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